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Un aperçu sur le monde nouveau
Un monde nouveau
Cette fin des temps modernes est aussi la fin d’une Europe au centre du monde. Sa pensée, ses techniques sont, cependant, le bien commun de l’humanité. D’autres civilisations, d’autres religions, d’autres philosophies, parfois fort anciennes, ont été des pivots essentiels en divers lieux de la terre. Mais en tous lieux, aujourd’hui, réflexion critique et démarche scientifique caractérisent la pensée la plus répandue. Les dogmatismes, religieux ou non, font partie de l’histoire. Les résurgences des anciens dogmatismes ont appelées à disparaître – même si parfois elles semblent avoir, ici et là, le vent en poupe.
D’autre part, il est clair que les réalités démographiques et socio-économiques entraînent des changements culturels profonds. Dans le monde nouveau en train de naître, de nouvelles grandes puissances sont appelées à jouer un rôle central. La Chine et l’Inde, évidemment, mais aussi le Brésil ou la Malaisie. D’un point de vue africain, d’ailleurs, Chine et Brésil pèseront plus lourd que l’Europe dans les années qui viennent. .
Et puis la société européenne qui se met, peu à peu, en place, est une société multiculturelle, multi-ethnique, multireligieuse dans une proportion jamais atteinte. Une société vieillissante est, par la force des choses, appelée à se régénérer et à se transformer. Ce qu’elle ne fera pas sans changer de visage.
Nous sommes, semble-t-il, loin d’y être préparés. Nos conceptions, nos réflexes, nos habitudes viennent d’un temps où l’Europe était certes diverse mais, dans tous les cas, fille d’un passé considéré comme « européen ». La société qui prend forme est déjà bien différente. Pour le dire autrement, l’européen de demain n’a qu’une lointaine ressemblance avec l’européen du passé. Ce qui, évidemment, ne signifie pas la fin de l’Europe. Changement d’habit n’est pas changement de corps !
Pour ce qui concerne le religieux, deux raisons – au moins – s’opposent à notre compréhension. L’une est l’incompréhension de ce qu’est le christianisme d’aujourd’hui. Un christianisme occidental qui a traversé des crises nombreuses et qui n’est plus ce qu’il fut parfois, aux temps des inquisitions.
Nous ne reviendrons pas en arrière. Les chrétiens d’Occident ne seront pas pré-galiléens ou pré-darwiniens. Aucun dogmatisme ne sera plus opposé à la raison critique ni, par conséquent, à la modernité.
Cependant, des schémas anciens, parfois, continuent de régner – souvenirs de vieilles luttes pour la liberté de penser. En sorte que, dans certains milieux, une caricature de christianisme est justement combattue. Mais il s’agit d’une caricature, non d’un visage véritable.
L’autre est plus nouvelle en ce qu’elle n’est liée à aucune des péripéties de notre histoire. Il s’agit de l’Islam –la deuxième religion de nos pays. Nous y reviendrons.
Sur un plan culturel, le grand brassage européen est souvent perçu avec un regard tourné vers le passé. C’est ainsi que nous allons vers l’avenir à reculons. Le passé est sous notre regard, tandis que le futur qui – par définition – n’a jamais été vécu et, donc, ne saurait avoir d’histoire, échappe à notre regard.
Culture et religion
Un sage disait que ce qui caractérise l’européen cultivé est sa méconnaisance de ce signifie le terme « religion ». De fait, les confusions sont nombreuses. Ainsi la religion identifiée à une confession, ou une « foi » confondue avec une croyance…
Pour les uns, « religion » serait synonyme de croyance et « croyance » synonyme de « foi ». Un ou plusieurs dieu(x) serai(en)t garant(s) d’un au-delà pour ceux qui se conformeraient à telle doctrine. Pour d’autres, intellectuellement au moins, aucun dieu ne serait nécessaire. Mais le bouddhisme zen, qui ne suppose ni dieu ni dogme, est cependant bien une religion….
Évidemment, les études sur le sujet sont nombreuses, comme aussi les livres consacrés au religieux ou aux religions… On peut ainsi parler savamment d’un sujet qu’on ne connaît que par des approximations et des lectures.
Dans tous les cas, il est loin le temps où une Église puissante dictait ses volontés à un monde « séculier » appelé à régler les affaires d’ici-bas, mais étranger à la vie céleste. On l’a déjà noté, peu de passages de l’Évangile ont été aussi oubliés que celui-ci : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Un autre passage a été souvent oublié : « Rendez à César ce qui est à César ».
De fait, ce « royaume » d’ici-bas est celui de César. Les chrétiens, ici-bas, étaient appelés à travailler pour un autre royaume, mais ils ont parfois beaucoup investi dans les pouvoirs locaux. L’histoire en témoigne…
Qu’il y ait, ici et là, des résurgences de cette situation ancienne : c’est évident. Il se trouve aussi des réactions de rejet de tout pouvoir ecclésiastique. Telle histoire locale s’est alors forgé une laïcité de combat. C’est bien compréhensible.
Cependant, c’est là un souvenir de luttes passées. Il convient d’en prendre la mesure afin de l’adapter à une situation actuelle. Car cet héritage, culturel et religieux, fait partie de l’histoire – qu’on le veuille ou non. Le christianisme fait bel et bien partie des racines de notre Europe. Mais, d’autre part, les Lumières aussi font partie de notre héritage.
De fait, la Renaissance, la Réforme, les Lumières sont des étapes qui ont marqué, en Europe occidentale, la montée d’une réflexion critique sans laquelle une modernité (une rationalité) n’aurait pas pu se développer. Chacune de ces étapes a pu – en son temps – paraître opposée à la vérité chrétienne, mais presque personne, de nos jours, ne choisirait un dogmatisme en renonçant à toute pensée critique. .
Un chrétien, aujourd’hui, ne saurait être pré-galiléen. Tour à tour, Kepler, Descartes, Newton, Lavoisier, Darwin, Pasteur… et beaucoup d’autres, ont contribué à construire un monde rationnel que personne, en Occident, ne peut remettre en cause. Depuis des siècles, en Occident, la raison critique met à mal tous les dogmatismes.
En sorte que la vision du monde du religieux occidental ne peut être séparée des avancées scientifiques. Pour le meilleur souvent, et parfois pour le pire. La même rationalité peut conduire la recherche sur les vaccins et la fabrication de la bombe thermo-nucléaire.
Par contre, un visage nouveau (inconnu de toute culture européenne ancienne) s’impose peu à peu dans le paysage actuel : l’Islam. Une part importante de l’Europe à venir est marquée par une culture islamique.
Et si le christianisme est mal connu, l’Islam est largement méconnu. De là, ces amalgames absurdes : Islam-islamisme-intégrisme etc… Les médias d’ailleurs contribuent à ces amalgames et rendent ainsi plus difficile encore une rencontre indispensable entre les religions de notre société.
Il fut un temps où la rencontre eut lieu. C’était au temps de l’Espagne musulmane. Pendant des siècles, musulmans, juifs et chrétiens ont vécu côte à côte. Et cette cohabitation a, certes, connu ses périodes faciles et ses périodes difficiles, mais elle a laissé des témoignages magnifiques.
Puis est venu le temps des luttes, des croisades …. Et la montée en puissance (économique, scientifique, militaire) d’une Europe conquérante. Dans le même temps, des pays d’Islam, divisés entre eux, déclinaient et devaient supporter une dépendance (voire une colonisation) de la part de pays, autrefois barbares, devenus riches et puissants.
Cette époque est révolue Il nous appartient d’en prendre conscience, au-delà de cercles restreints de spécialistes. Faute de quoi, erreurs de jugement et mauvaises décisions nous éloigneront de la réalité, tout en suscitant des réactions de rejet de la part de ceux que nous rejetterions. C’est déjà le cas, souvent.
Il reste qu’un Islam européen est appelé, lui aussi, à s’adapter à une société nouvelle pour lui. Une société laïque n’est pas une société musulmane majoritaire. Comme toute religion, l’Islam doit être respecté, certes, mais devra prendre place parmi les traditions religieuses d’un état démocratique. La source du pouvoir y est la majorité des citoyens, non la conviction religieuse des uns ou des autres.
Une figure de l’Europe naissante
Le grand marché aux frontières floues est un conglomérat curieux. Au départ, une grande idée : l’Europe. Des nations qui, pendant des siècles, ont connu rivalités et oppositions parfois sanglantes, trouvent désormais le chemin de l’union et de la paix.
Les anciennes frontières deviennent perméables et, parfois, disparaissent. Yougoslavie et Tchécoslovaquie ont éclaté. La grande Hongrie, réduite à un petit pays par le traité de Trianon, est un membre de l’Europe nouvelle. Slovénie, Dalmatie, Serbie, Monténégro, Macédoine… sont des pays anciens pour la culture, mais nouveaux pour les frontières.
Le cas Kossovar est intéressant. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi on devrait refuser aux basques, catalans, écossais, flamands etc. ce qui est un droit reconnu aux Kossovars. Certes, les histoires locales sont différentes, mais le trait commun est un nationalisme résiduel et renaissant.
D’autant que l’Europe se construit sur la disparition des nations. En reconnaissant, paradoxalement, la naissance de petites nations (le Kossovo est grand comme deux départements français), l’Europe tend à favoriser l’éclatement de nations plus anciennes.
Les nationalismes régionaux ont de l’avenir – pour autant qu’ils ne gênent pas les intérêts des américains et de leurs suivants (par exemple, un Kurdistan qui serait une menace pour la Turquie, gros pilier de l’OTAN).
Le grand marché aux frontières floues n’est pas un pays. C’est plutôt un conglomérat de pays qui – tel un protectorat – n’a ni défense autonome, ni diplomatie véritable (l’un ne va pas sans l’autre).
Dans ce contexte, l’Europe s’engage sur un chemin de déclin. Sa pensée cependant sera sans doute célébrée dans le monde, tout comme fut célébrée la pensée hellénique en Europe occidentale. Mais la réalité européenne est, aujourd’hui, quoiqu’on dise, loin de la grande idée des commencements.
Un sursaut serait de faire droit à des apports de sang neuf, d’idées neuves, d’entreprises nouvelles. Pour cela, il importe aussi de reconnaître comme nos enfants ceux dont les parents viennent d’un autre lieu, d’une autre culture. Et de les instruire, les former… Leur apprendre à aimer cette Europe naissante.
Jacques Chopineau, le 24 février 2008
